La Chronique hebdomadaire de l'été 2024 avec Jérôme Sueur éco-acousticien ISYEB qui nous raconte les sons de la nature. 

"La nature sur écoute" dans l'émission de Daniel Fiévet "Le temps d'un bivouac" sur France Inter

Ouvrez grand vos oreilles !!!

 

La nature sur écoute, une chronique de Jérôme Sueur  professeur et éco-acousticien à l'Institut "Systématique Evolution Biodiversité" (ISYEB) en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle.
 
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episode 3 la nature sur ecoute

Certains ont l'oreille sensible aux coassements des grenouilles ou aux grésillements des cigales. Pourtant ces animaux ne rêvent que d'une chose, tout comme nous d’ailleurs : trouver l'amour

Nous sommes sur le plateau de Saint-May dans la Drôme provençale, on entend les cigales. Elles sont le symbole d'une méditerranée chaude, accueillante, dynamique et opulente. Pourtant, leurs chants ne sont pas toujours aimés. Leur sonorité grésillante, voire stridente, agace certains touristes qui aimeraient faire la sieste en silence.

La cigale martèle de sa rauque symphonie

Même Jean-Henri Fabre, le célèbre entomologiste provençal du XIXe siècle, loin d’être un touriste, décriait la cigale. Dans ses Souvenirs Entomologiques, Fabre écrit : "... du lever au coucher du soleil, elle me martèle de sa rauque symphonie. (...) Ah ! Bête ensorcelée, plaie de ma demeure que je voudrais si paisible..."

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Si la cigale irrite autant Fabre que les touristes, il peut en être de même du coq, pourtant glorieux emblème des bleus. Être réveillé encore et encore par un cocorico tonitruant peut en effet énerver. Il n’y a pas que les coqs et les cigales. Bien souvent les grenouilles sont aussi le sujet de conflits de voisinage, les coassements des uns pouvant casser les silences des autres.

Détestés donc les cigales, les coqs, les grenouilles, mais aussi les ânes, les vaches, les cochons, les chiens, les mouches, les moustiques et les voisins.

D'une manière générale, le son peut être aimé, il est alors considéré comme un signal. Il peut être détesté, il devient un bruit qui peut nous mener à nous chercher querelle. Noise en anglais, nausea en latin, noise et nausée en français..

Le son perçu comme bruit est en fait une affaire culturelle, personnelle, de tolérance à la présence d'autres êtres vivants que nous ne contrôlons pas. Comprendre pourquoi ces animaux s'expriment peut probablement nous aider à accepter leurs sons.

Des chants d'amour

Par leurs grésillements, coassements et chants, tous ces êtres vivants ne rêvent que d'une chose, tout comme nous d’ailleurs : trouver un partenaire pour jouir et procréer. Dans les arbres ou dans l'eau, ils appellent tous à la rencontre : ils déclarent leurs existences, leurs valeurs et leurs envies. Ils ne sont rien d'autres que des impatients qui veulent "matcher". Ce sont donc des chants d’amour et comment être contre l'amour ?

Une loi pour protéger le patrimoine sensoriel

En 2021, le gouvernement a publié une loi visant, je cite, "à définir et protéger le patrimoine sensoriel des campagnes françaises". Ce texte, d'une seule page, ajoute dans le code de l’environnement "les sons et odeurs" à côté des paysages diurnes et nocturnes, de la qualité de l’air et de l’eau, des êtres vivants et de la biodiversité. La loi intègre donc des composantes sensorielles comme éléments de notre patrimoine.

Récemment, sous l'impulsion du musicien anglais Brian Eno, la nature peut aussi être créditée comme une artiste. Les revenus issus d’enregistrements du vivant intégrés à des musiques peuvent être versés à un fond financier pour la protection de la nature.

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Les sons du vivant semblent attirer de plus en plus l'attention des politiques, des artistes et des citoyens mais il manque encore des actions fortes pour les protéger en retour de nos propres bruits, moteurs d’avions ou de tronçonneuses.

Alors, à quand une loi qui limiterait le bruit de nos machines pour laisser les autres s'exprimer, même les cigales, les coqs et les grenouilles ?

Juste le temps d'un concert amoureux. Pas plus.

 La nature sur écoute, une chronique de Jérôme Sueur en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle.

Aller plus loin

  • Jérôme Sueur est l'auteur de Histoire Naturelle du Silence , Actes Sud, 2023 et Le Son de la Terre , Actes Sud, 2022
  • Les enregistrements de l'audio-naturaliste Fernand Deroussen sont à retrouver sur naturo-phonia.com
  • Le projet EAR (EcoAcoustics Research)

 

▶︎ Ep.2 (08/07/2024) Frontières et biodiversité

Les frontières structurent notre monde politique mais pas la biodiversité. Parfois, animaux et plantes profitent même de ces frontières qui limitent les humains.

 
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chronique 2 - la nature sur ecoute

Nous sommes à un endroit très particulier, à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, une frontière très sensible et dangereuse.

Les frontières structurent notre monde politique mais la biodiversité, elle, ne connaît pas les frontières humaines. Les plantes se disséminent au-dessus des montagnes et des déserts. Mammifères, poissons, insectes et oiseaux migrent en se moquant des douanes, PAF et autres Frontex.

Des zones de refuge pour la biodiversité

Les frontières constituent même parfois des zones de refuge pour la biodiversité, des bandes de terre où le vivant semble plus à l’aise. Très souvent, les limites de nos pays suivent les lignes de paysages reculés, peu habités, et géologiquement complexes où la biodiversité est préservée.

C'est ainsi le cas des frontières des pays de l'archipel Indo-Malais, des frontières entre la Tanzanie et le Kenya, de la triple frontière entre le Pérou, la Bolivie et le Brésil, et, plus proche de chez nous, de la frontière entre la Suède et la Finlande, entre la France et l’Espagne.

L'exemple de la frontière entre les deux Corées

Par une forme de paradoxe bio-géo-politique, il arrive que les conflits aux frontières finissent aussi par protéger la biodiversité. C'est peut-être le cas entre la Pologne et la Biélorussie mais c’est surtout le cas entre les deux Corées, du Nord et du Sud.

Depuis 71 ans, les deux pays se confrontent le long d'une ligne est-ouest de 250 km de long et d'environ 4 km de large. Cette zone, aussi appelée DMZ, contient tous les grands écosystèmes terrestres et aquatiques de la région. Elle est devenue une région où la nature a repris le dessus, avec une faune unique comme la martre à gorge jaune, l'ours noir d'Asie et le chat léopard du Bengale.

Si la DMZ reste impénétrable, il est encore possible de visiter la CCZ, ou Civilian Controlled Zone. Dans cette bande de terre inhabitée, au Sud de la DMZ, se mêlent zones humides, rizières et forêts interdites d'accès par la présence de mines anti-personnelles.

L'Ewah Womans University de Séoul conduit, prudemment mais sûrement, des recherches sur l'écologie de la CCZ. L'un des objectifs est de suivre par l'acoustique les populations de grues à cou blanc.

Ces grands oiseaux migrateurs, bien sonores comme on peut l'entendre dans cet enregistrement avec leurs cris qui leur permettent de rester en contact, passent sans problèmes au-dessus des fossés et barbelés de l'une des frontières les plus dangereuses du monde, mais leurs populations restent en danger et doivent être mieux connues pour être protégées face à l'anthropisation locale.

Sijo : forme de poésie orale coréenne

"Devenir une grue et avec ma bien-aimée sur le dos

Voler mille lieues pour se poser là où elle ne me sera pas arrachée

Et s’envoler à nouveau avec elle si le lieu n’est plus sûr."

La CCZ est depuis 2019 une Réserve de biosphère de l'UNESCO qui réunit, au moins symboliquement, paix et écologie.

Même si certains murs, comme celui érigé par Donald Trump entre les Etats-Unis et le Mexique sont de véritables entraves au vivant, les zones frontalières peuvent donc apparaître comme des havres de paix pour la biodiversité qu'il convient de préserver avec des zones protégées internationales.

Nous sommes tous des frontaliers avec nos cris de contact qui nous permettent de rester ensemble à l'éternelle recherche du meilleur des bivouacs, le temps d'une migration.

 

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▶︎  Ep.1 (01/07/2024) : Respiration sonore

Pour sa première chronique de l'été, Jérôme Sueur répond à la question que lui ont toujours posé les journalistes : "C'est quoi votre son préféré ?"

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    chronique1 - la nature sur ecoute

Longtemps mes filles m'ont demandé : "Papa, c'est quoi ta couleur préférée ? Papa, c'est quoi ton plat préféré ? Papa, c'est quoi ton animal préféré ? Papa, c'est qui ta fille préférée ?" et les journalistes : “Jérôme, c’est quoi votre son préféré ?”

Questions faciles, réponses difficiles, voire impossibles…J’ai quand même souvent répondu en choisissant des sons éclatants comme les barrissements des éléphants, en souvenir de la charge tonitruante d'un grand mâle en Afrique du Sud ou comme les cris gutturaux des singes hurleurs en souvenir cette fois de la forêt tropicale guyanaise.
J'aurais aussi pu choisir des sons harmoniques et harmonieux comme les oup-oup-oup de la huppe fasciée, un très bel oiseau migrateur que l’on entend ici

Mais le son naît, avant tout, avec le mouvement.

Il y a tout d’abord les mouvements des grands éléments qui par friction, écoulement et explosion produisent des sons infimes ou titanesques, de la goutte d'eau à la lave projetée d'un volcan comme ici celle de l’Etna.
Viennent ensuite les mouvements des corps vivants qui, dans leur quête incessante d'énergie, d'aliments et d'immortalité, ingèrent, excrètent, se déplacent, ressentent et se multiplient.

De tous les mouvements, la respiration est le plus essentiel, un va-et-vient sonore gazeux qui connecte l'intérieur et l'extérieur, glissant dans le pharynx, les bronches, les trachées, les poumons, comme ici la respiration d’un bison.

Quand on respire, “on est comme au balcon de soi-même”, nous dit si poétiquement Marielle Macé dans son essai Respire. Entendre l'autre respirer, c'est peut-être alors être sous son balcon pour attendre un baiser amoureux.
Il est bien difficile d'être assez proche des autres êtres vivants au point de les entendre respirer mais écouter l'air battu par les ailes d'une oie, d’un colibri, d'une libellule ou d'une chauve-souris, c'est voler avec chacun d'entre eux, c'est entrer en contact sans les toucher, sans les gêner. C'est finalement entendre la respiration de leurs mouvements comme ici ceux de chauve-souris.

Les insectes, les oiseaux, les chauve-souris produisent des sons aérodynamiques, plus ou moins musicaux par trois mécanismes différents.

Le premier mécanisme, le plus intuitif, résulte tout simplement du déplacement de l'air par les ailes qui créent une alternance de compression et de dépression de l'air, la définition même du son.
C’est le cas des bourdonnements des mouches qui peuvent entrer dans nos maisons et que Marcel Proust dans les premières pages de Du côté de chez Swann entend musicaux : "... les mouches qui exécutaient devant moi, dans leur petit concert, comme la musique de chambre de l'été".

Le second mécanisme est lié au flux d'air autour des ailes. Les changements de force des vortex et les turbulences d'air à proximité des ailes, que l'on peut parfois voir autour des ailes des avions, peuvent générer des sons. Ces sons ont été par exemple enregistrés à l'extrémité des ailes du faucon crécerelle, ce petit rapace que l'on voit en vol stationnaire le long des autoroutes.

Le troisième mécanisme est lié au frottement de l'air contre la matière des ailes, en l'occurrence les plumes des oiseaux. C'est notamment le cas des pigeons que l’on peut entendre quand on les fait fuir.

Voilà mes sons préférés, pas un chant, pas une musique mais les sons des respirations, les sons du vol des oiseaux, des insectes et des chauve-souris, les sons des corps qui partent en bivouac.

 

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▶︎ La nature sur écoute, une chronique de Jérôme Sueur en partenariat avec le Muséum national d'Histoire naturelle.

Aller plus loin

  • Les enregistrements de l'audio-naturaliste Fernand Deroussen sont à retrouver sur naturo-phonia.com
  • Le projet EAR (EcoAcoustics Research)

 

 
 
 
 
 
Publié le : 09/07/2024 10:44 - Mis à jour le : 15/07/2024 16:52