L'article de Jérôme Sueur Eco-acousticien (ISYEB) vient de paraître dans la journal The Conversation

 

 

Chercheur en éco-acoustique, Jérôme Sueur part dans son dernier ouvrage « Histoire naturelle du silence », paru le 5 avril 2023 aux éditions Actes Sud, à la recherche de cet espace sonore plein et divers que constitue le silence. Dans le court extrait que nous vous proposons de découvrir ci-dessous, l’auteur s’intéresse plus particulièrement à la « géophonie », qui désigne les sons de la Terre.

La géophonie rassemble les sons issus des quatre éléments d’Empédocle : la terre, l’eau, le feu et le vent. Les textes de John Muir, pionnier de l’écologie du XIXe siècle qui évolue dans un univers souvent minéral de haute montagne nord-américaine, illustrent l’importance de ces sons dans la construction des paysages naturels : crissements et fracas des chutes de pierres, chansons et mélodies des cours d’eau, sifflements et bruissements du vent dans les séquoias et pins géants.

Les sons de la Terre sont probablement les plus ancrés dans l’histoire de la vie même si nous ne les percevons pas tous. Il en va ainsi de vibrations telluriques que seuls les sismomètres mettent en évidence. La Terre est parcourue en permanence d’ondes faibles mais régulières. Tout d’abord, des oscillations libres sont observées toutes les deux à huit minutes, probablement liées à des mouvements des océans de très basses fréquences.

À ces oscillations s’ajoute une pulsation régulière enregistrée toutes les vingt-six secondes et qui se propage à travers la Terre à une vitesse de plus de 3 kilomètres par seconde. L’origine géographique de cet autre son tellurique a été localisée dans le golfe de Guinée, proche de l’île de São Tomé, et son origine mécanique serait la conséquence du choc de vagues de l’océan Atlantique sur la croûte terrestre.

Enfin, la Terre est parcourue de microséismes qui sont eux aussi liés aux océans, mais cette fois-ci aux vagues de houle régulières ou issues de tempêtes dont les fréquences sont de l’ordre de quelques dizaines de millihertz. Ainsi, les mouvements des océans, qu’ils soient lents et globaux ou rapides et locaux, génèrent un bouquet d’ondes sismiques qui font vibrer notre planète en permanence et la rendent intrinsèquement sonore.

Les séismes terrestres et sous-marins génèrent des ondes qui sont à l’évidence perceptibles par tous. De nombreuses observations rapportent des comportements de stress ou de fuite de poissons, d’amphibiens, de reptiles, d’oiseaux et de mammifères qui précèdent les catastrophes, c’est-à-dire avant que les murs tremblent ou que les vagues s’abattent sur les plages. Ces animaux seraient ainsi capables de percevoir des signes géophysiques précurseurs, les ondes dites primaires (P) qui voyagent longitudinalement et plus rapidement que les ondes secondaires (S) dont le mouvement de cisaillement détruit plus.

Un iceberg
Quand l’iceberg fait entendre sont craquement. Annie Spratt/Unsplash

Moins dramatiques, les éléments aquatiques des paysages naturels produisent des sons tout à fait audibles par la plupart des animaux : le ressac de la mer, les remous d’une rivière ou d’un torrent, le fracas d’une cascade, la fonte de la neige, le mouvement d’un glacier, la fracture d’un iceberg. L’eau par son mouvement ou ses changements d’état vibre et fait vibrer autour d’elle. Tous ces sons participent aux signatures acoustiques de paysages et peuvent servir de repères sonores pour les déplacements ou la recherche d’un point d’eau.

Les phénomènes météorologiques génèrent aussi de nombreux sons. La neige qui tombe doucement du ciel ou des arbres à la grande fonte crée des sons doux et le tapis neigeux a une influence sur les paysages sonores, absorbant les autres sons. La pluie, tombant parfois sous la forme d’un orage tonitruant, est une composante importante des paysages sonores, surtout en forêt tropicale : le choc de l’eau sur la végétation produit un tel brouhaha qu’il devient impossible de parler.

La pluie qui martèle le sol a un effet connu chez certains animaux : elle fait notamment émerger les vers de terre et sortir les grenouilles enfouies dans le sable. Des chauves-souris (Micronycteris microtis, Molossus molossus) attendent que le son de la pluie cesse avant de sortir de leurs refuges pour aller chasser et la chouette hulotte (Strix aluco) est perturbée par le son de la pluie, chantant moins les nuits pluvieuses que les nuits sèches.

Couverture de l’ouvrage « Histoire naturelle du silence »

Paru le 5 avril 2023. Actes Sud, CC BY-NC-ND

Le vent est une autre force sonore des environnements naturels. Le vent n’est rien acoustiquement s’il ne rencontre pas des obstacles. Ce sont les corps végétaux et animaux qui le révèlent. Les troncs, les tiges, les branches et les feuilles penchent, bougent, vibrent avec le vent et leurs mouvements se font sonores. Ils deviennent les instruments et les interprètes du vent. Les corps, les nôtres, les leurs, créent des courants d’air, des vortex qui deviennent sonores. Le vent gêne la communication sonore. Ainsi les adultes de manchot empereur (Aptenodytes patagonicus) doivent plus souvent répéter leur cri de retrouvaille après une excursion en mer quand le vent souffle sur la banquise.

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Jérôme Sueur, Maître de conférences, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

Publié le : 13/04/2023 14:19 - Mis à jour le : 13/04/2023 15:56